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  • DRAFT : Je le regardais et je le trouvais beau et je pensais que j’avais de la chance de l’avoir pour mari. Cette première année de mariage fut flamboyante. La mercerie. Le nouveau travail de Jo à l’usine. Et la naissance à venir de Romain. Mais jusqu’ici la mercerie n’a jamais marché très fort. Je dois faire face à la concurrence de 4 hyper- marchés, 11 supermarchés, aux prix scélérats du mercier du marché le samedi, à la crise qui rend les gens peureux et méchants et à l’indolence des Arrageoises, qui préfèrent la facilité du prêt -à- porter à la créativité du fait main. En septembre, on vient me commander des étiquettes tissées à coudre ou thermocollantes ; quelques fermetures Éclair, des aiguilles et du fil quand on veut réparer les vêtements de l’an passé plutôt que d’en acheter des neufs. À Noël, des patrons de déguisements. La princesse reste ma meilleure vente, suivie de la fraise et de la citrouille. Côté garçon, le pirate fonctionne bien et l’an dernier fut la folie du sumo. Puis c’est calme jusqu’au printemps. Quelques ventes de boîtes à couture, deux ou trois machines à coudre et du tissu au mètre. En attendant un miracle, je tricote. Mes modèles se vendent plutôt bien. Surtout les couvertures-sacs pour nouveau- nés, les écharpes et les pulls en coton à crocheter. Je ferme la boutique entre midi et deux et je rentre déjeuner seule à la maison. Parfois, quand il fait beau, nous allons avec Danièle et Françoise manger un croque en terrasse, à L’Estaminet ou au Café Leffe, sur la place des Héros. Elles sont jolies, les jumelles. Je sais bien qu’elles se servent de moi pour mettre en valeur leurs tailles fines, leurs jambes longues, leurs yeux clairs de biches ; délicieusement effarouchées. Elles sourient aux hommes qui déjeunent seuls ou à deux, elles minaudent, roucoulent parfois. Leurs corps lancent des messages, leurs soupirs sont des bouteilles à la mer et parfois un homme en cueille une, le temps d’un café, d’une promesse chuchotée, d’une désillusion les hommes manquent tellement d’imagination ; puis vient l’heure de rouvrir nos boutiques. C’est toujours à ce moment-là, sur le chemin du retour, que nos mensonges refont surface. J’en ai marre de cette ville, j’ai l’impression de vivre dans une brochure historique, ahhh j’étouffe, dit Danièle, dans un an je serai loin, au soleil, je me referai les seins. Si j’avais de l’argent, ajoute Françoise, je plaquerais tout, comme ça, du jour au lendemain. Et toi, Jo ? Je serais belle et mince et plus personne ne me mentirait, pas même moi. Mais je ne réponds rien, je me contente de sourire aux jolies jumelles. De mentir. Quand nous n’avons pas de clientes, elles me proposent toujours une manucure ou un brushing ou un masque ou une parlotte comme elles disent.
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